Accoucher et perdre mon papa : un parallèle douloureux. #

Bonjour à tous. Aujourd’hui je vous retrouve pour un portrait qui n’est pas facile. Alors qu’on fête les papas, je réalise que c’est au tour de Sandra de nous livrer son témoignage. Sauf que voilà… Le hasard fait les choses bizarrement… L’histoire que Sandra a choisi de partager est celle de sa grossesse qu’elle a vécu en parallèle de la maladie grave de son papa et du décès de ce dernier alors que son bébé n’était âgé que de quelques mois… J’ai vu ce hasard comme un signe de la vie. Je crois Sandra que ton papa est ici avec toi aujourd’hui. Merci pour tes mots.

Être enceinte et être confrontée à la mort de son papa.

Chère Sandra, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Sandra, j’ai 36 ans, je suis la maman de deux garçons (de 2012 et 2016), et j’ai un amoureux. Moi et mon homme sommes tous les deux auto-entrepreneurs et nous faisons l’instruction en famille avec nos enfants.

J’imagine que ce n’est pas évident de revenir sur ces événements difficiles. Te rappelles tu comment se passait ta
grossesse d’un point de vue général (avant d’apprendre la terrible nouvelle) ?

J’avais hâte de retomber enceinte : cette grossesse était très attendue. Les débuts se sont déroulés sans aucun soucis médicaux, mais dans mon esprit j’avais énormément de mal à intégrer cette nouvelle vie dans mon ventre.

Je suis tombée enceinte exactement au même moment de l’année que ma première grossesse qui a débouché sur une fausse couche
(même date de conception, même date prévue d’accouchement) autant dire que j’avais l’impression que ce troisième bébé n’arriverait jamais. Il y avait donc cette impression que ça n’était qu’un rêve, que ce bébé n’était pas réel.

Vous avez ensuite appris la maladie de ton papa. J’imagine que tu as dû être chamboulée. Comment as tu réagi en apprenant cette triste nouvelle ?

Un mois et demi après avoir appris ma grossesse, j’ai appris que mon père était très gravement malade. Tout s’est déroulé de façon assez étrange. Cela faisait plusieurs mois que j’avais pris un peu de distance avec lui, notre relation n’était pas très facile, et j’avais eu besoin de m’éloigner un peu, au même moment il tombait malade.

Nous avions repris contact le jour de mon anniversaire, il m’avait appelé pour me souhaiter un bon anniversaire comme il le faisait chaque année sans exception et, de façon rapide il m’avait expliqué qu’il avait quelques examens à faire et qu’il aurait les résultats dans trois semaines.

Sur le coup cela semblait anodin, mais le délai des « 3 semaines » m’était resté gravé. Trois semaines après, je l’appelle pour avoir des nouvelles, ce jour-là, il ne me répond pas, et ne me rappelle pas, ce qui ne lui ressemblait pas du tout.

Le lendemain, ma mère m’appelle, j’étais à mon travail, mais, allez comprendre, j’ai su. J’ai su que c’était pour quelque chose de grave et que c’était en rapport avec mon père. Ma mère m’annonce que mon père a de gros soucis, qu’ils ont détecté quelques choses au foie, et que c’est grave.

Je raccroche, je pleure un coup dans un coin loin de mes collègues et je
reprends ma journée en faisant comme si de rien était, mais mon esprit n’était plus là. Le soir même j’ai mon père au téléphone, le genre d’échanges qui vous met dans un état de déréalisation, comme déconnectée. L’annonce a été dure. C’est forcément un choc d’apprendre ce genre de nouvelle, personne n’en voudrait..

Ce n’est jamais évident de parler de cela avec ses enfants. Comment avez vous abordé le sujet avec ton aîné ?

J’en ai rapidement parlé à mes enfants, mon bébé dans le ventre et à mon aîné surtout, tout simplement parce qu’il m’a rapidement vu pleurer. J’ai répondu à ses questions et ai expliqué les choses, les faits, dans la plus simple des formes. «Papi est malade au ventre, et je suis très inquiète, j’ai peur que les médecins n’arrivent pas à le soigner » « et tu vas pleurer
encore d’autres fois ? » « oui c’est possible, parce que ça me fait du bien »,

Un bébé ressent beaucoup de choses même dans le ventre de sa maman. Comment as tu abordé ta grossesse
lorsque tu as appris cette maladie ?

Mon bébé était ma bulle, il m’a appris à vivre au jour le jour cette grossesse. Cette sensation d’avoir du mal à me projeter avec lui a été, en réalité, l’outil parfait pour ne pas me projeter justement ! Je n’ai jamais « imaginé » ce bébé, je n’attendais rien de lui, je ne cherchais pas à savoir à quoi il ressemblerait, etc, c’était parfait pour apprendre à vivre l’instant présent, en parallèle de cette maladie qui nous pousse à vivre au jour le jour justement, c’était le parfait parallèle. Cette grossesse, ce bébé que j’avais du mal à imaginer arriver à terme, m’a appris à ne pas penser à la suite, et j’ai pu l’appliquer avec la maladie de mon père. J’ai beaucoup verbalisé et j’ai beaucoup parlé à mon bébé dans le ventre, on avait
beaucoup de moments rien qu’à nous. Je me souviens que j’aimais m’allonger dans la douche (oui!), sur le dos, les jambes
relevées sur le mur d’en face et l’eau qui s’éclatait sur mon ventre, allongée comme ça, j’étais dans ma bulle, avec mon bébé et on discutait.

Il a dû être difficile pour toi de ressentir des sentiments ambivalents : entre la joie d’être enceinte et la peur de perdre ton papa. Comment as tu géré tous ces sentiments, ces émotions ?

C’est très étrange de vivre ça, c’était presque un parallèle perturbant. J’ai appris que je portais la vie dans mon ventre quand mon père a appris qu’il portait la mort dans son ventre. Mon père avait un cancer dans son ventre et moi j’avais un bébé cancer dans le mien (né en juillet).

J’ai mis 9 mois pour faire naître ce bébé, mon père s’est battu 9 mois avant de mourir. Tous ces parallèles m’ont donné l’impression d’être reliée plus profondément à mon père et que ce bébé avait une histoire particulière avec son papy. J’ai laissé mes émotions circuler, qu’elles soient agréables ou moins agréables.

C’est ainsi que se succèdent les émotions, on rit, puis on pleure. Quand j’étais à mes rendez-vous pour la grossesse, j’étais concentrée sur notre bébé, ma grossesse, et quand j’allais aux rendez-vous médicaux de mon père, j’étais présente complètement pour mon père, les émotions suivaient mes aller retours entre bébé et papa !

As tu réussi à trouver une bulle de relaxation, un échappatoire, durant cette période pas évidente ?

J’étais suivie par une psychologue déjà depuis plusieurs mois, et j’ai donc pu extérioriser chaque étape de cette épreuve, de l’annonce de la maladie jusqu’au décès, j’avais cette soupape extrêmement bienfaisante ou je me libérais complètement. Je déversais le trop plein. Là bas, en présence de ma « bonne fée » comme je l’appelle, je pleurais fort, je pleurais
longtemps, je parlais de tout, je sortais de ma tête toutes ces pensées qui tournaient sans arrêt. Ca a été une aide
absolument précieuse, selon moi c’est indispensable d’avoir un lieu de décharge.

Puis ton bébé est né. J’imagine ta joie. Je suis certaine que tu l’as partagé avec ton papa. Cette rencontre, comment l’as tu vécue ?

Mon père avait hâte de rencontrer son deuxième petit fils. Moi aussi mais j’étais surtout très angoissée. En réalité chaque prise de nouvelle était une épreuve, j’étais terrorisée à l’idée d’apprendre que les tumeurs avaient grossi, que ses symptômes s’aggravaient, etc.

Et rencontrer son petit fils était une belle occasion de passer un moment un peu plus agréable, mais tout ça restait empreint d’angoisses.

Je me souviens de cette journée, mon fils avait 20 jours, mon père
n’avait pas pu le voir avant (j’habite à presque 1h de chez lui), et j’étais angoissée, toujours effrayée de voir mon père et de voir la maladie qui l’abîmait. Ca a été un beau moment, un de ceux qu’on oublie pas, finalement.

Malheureusement, ton papa s’est éteint deux mois après la naissance de ton bébé. J’imagine à quel point tu as dû être anéantie. Comment as tu géré cette période si intense émotionnellement ?

La mort, dans de telles conditions, après une longue maladie, ça vous enlève d’abord un poids incommensurable, on angoisse plus, ça allège, mais vient tout le reste ensuite, la sidération, la tristesse, et tous leurs copains la colère, la frustration, les regrets et l’amour… Après un décès, on est emporté dans un tourbillon, entre l’organisation des funérailles et m’occuper de mes deux garçons, je n’ai rien vu passer. J’ai emmené mes fils partout où ils souhaitaient être présents, à l’hôpital, au funérarium, au cimetière. Il y a des moments où je ne pouvais pas être avec eux, j’ai dû confier mon tout petit bébé à son père et à ma mère quand je devais accompagner mon père dans ses derniers rendez-vous.

Le reste du temps, mes fils nous ont accompagné partout. C’était leur papy, leur histoire à eux aussi, il n’était pas question de les en séparer. Les émotions sont démultipliées dans ces moments, j’ai énormément pleuré, mais j’ai aussi énormément ressenti et reçu d’amour de mes proches, et mes enfants ont pu assister à tout ça sur leur demande.

J’imagine à quel point vous avez dû être soudés, tous ensemble, face à cette épreuve. Votre papa fera toujours partie de votre famille. Il sera toujours dans vos coeurs. En parles tu régulièrement à tes enfants ?

Papy Francisco fait partie de notre famille, il y a même une grande photo de lui dans notre chambre. Nous parlons de lui souvent. Mon fils aîné se souvient encore de lui, et, très étrangement, mon plus jeune l’a toujours connu, depuis ses premiers mots il a toujours su que sur cette photo c’était papy et qu’il était mort. Nous ressortons les photos, nous nous remémorons régulièrement des souvenirs et comme le dit mon fils ainé « j’ai toujours mon papy, c’est pas parce qu’il est mort que c’est plus mon papy ! »

Aurais-tu un conseil, une pensée, à partager avec les femmes confrontées elles aussi au deuil dans cette période de leur vie ?

Je leur envoie avant tout, de la tendresse, c’est si dur comme épreuve que toute forme d’amour est la bienvenue. Dans ces moments difficiles, les émotions sont des torrents, il y en a beaucoup, et des très fortes, et des très désagréables, et ces émotions font beaucoup moins mal une fois qu’elles sont sorties. Trouver une soupape, que ce soit une personne qui sait écouter ou un professionnel qui met en totale confiance, c’est absolument primordial.

Et même en dehors de ces moments de confidence, on peut choisir de ne pas résister aux émotions, on peut les laisser sortir, que ce soit par des pleurs forts ou de la rage, on se sent toujours mieux une fois qu’on a fait sortir la vague. Si on trouve de quoi extérioriser régulièrement les émotions, la grossesse peut en réalité avoir quelque chose d’apaisant. Ce bébé qu’on porte est là, partout avec nous, à chaque moment, quand on
pleure, quand on rit, quand on a peur, c’est le seul à être collé à notre vie intérieure, il nous accompagne dans les moments difficiles et moins difficiles. Racontez ce qui se passe à ce bébé, il vous écoute.

Je remercie infiniment Sandra pour ce très beau témoignage. Certaines de tes réponses me laissent sans voix. Tant d’amour se dégage alors qu’on parle d’un sujet si douloureux… Merci du fond du coeur d’avoir partagé cela avec nous.

Si vous souhaitez échanger avec Sandra, vous pouvez la retrouver sur ses deux comptes Instagram (Cendres à l’or et Parents en or) mais aussi sur son blog.

Si vous souhaitez, vous aussi, partager votre histoire, n’hésitez pas à m’écrire. Chaque dimanche, un témoignage est publié sur le blog.

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Être enceinte et apprendre la maladie de son papa. Accoucher et vivre son décès. L'histoire poignante de Sandra.

  1. 1
    Allegretto

    C’est un témoignage très poignant, je réalise soudain comme c’est difficile de se sentir portée par la vie alors qu’on sait qu’un être cher va mourir. Peut-être est-ce aussi une aide ? J’aime beaucoup quand tu racontes que tu parlais à ton bébé, je pense en effet que le bébé a le droit de savoir ce qui se passe. Je pense que tu devras lui en reparler plus tard. Ma mère a perdu sa maman quand elle était enceinte de moi. Je l’ai appris tardivement et je ne sais pas vraiment ce qu’elle a ressenti à ce moment-là, après tout c’est aussi son jardin secret, mais aujourd’hui je ressens un manque de ce côté-là…

    • 2
      Enfance Joyeuse

      Je comprends ton manque… Je suis aussi persuadée que parler à son bébé peut être vraiment salvateur à la fois pour lui mais aussi pour soi. Et puis, plus tard, quand il grandira, on pourra en parler à nouveau..
      Merci pour ton message de soutien envers Sandra <3

  2. 5
    Honey Mum

    C’est très bouleversant.. courage Sandra, ce sont des moments difficiles où toutes les émotions se rencontrent. Je n’ai pas beaucoup de mots, je vous envoie juste beaucoup de lumière.
    Estefania.

  3. 7
    Maman Chamboule Tout

    Je trouve Sandra particulièrement courageuse d’être revenue ainsi sur son vécu si difficile… Malgré les difficultés et la douleurs beaucoup d’amour ressort de ce témoignage qui nous rappelle l’importance de profiter des gens que l’on aime mais aussi de ne pas les oublier !

    • 8
      Enfance Joyeuse

      Complètement… De l’amour à foison dans ce portrait au thème pourtant si douloureux…
      Comme tu le dis : profitons des gens que nous aimons, et ne les oublions pas quand ils sont partis <3

  4. 11
    Sonia Danse Prénatale

    Comme ce récit est émouvant ! Merci beaucoup Sandra pour ce magnifique partage. Quand la vie et la mort se croise c’est si dur !!! Ma maman a perdu la sienne quand j’avais 2 mois … Et j’ai souvent besoin d’en parler avec elle.
    Plein de bonheur à vous
    Sonia Danse Prénatale

    • 12
      Enfance Joyeuse

      Merci beaucoup de partager ton histoire avec nous.
      Je comprends que tu aies besoin de lui en parler. Ca fait partie de ton histoire à toi aussi.
      A très bientôt,
      Charlotte.

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